Textes – Interviews

Interview de Johan Grzelczyk (Auteur)

Johan GrzelczykCe qui frappe au premier abord dans ton travail c’est l’omniprésence du paysage. Voire même d’un même type de paysage. Comment définirais-tu ton rapport à ce paysage, à ce type de paysage en particulier ? Est-ce qu’il s’agit d’un rapport essentiellement plastique, visuel ou au contraire cela relève avant tout d’une expérience singulière, de choses vécues et ressenties dans ce type d’environnement ?

Laurent Verhaege – Il ne s’agit pas d’une expérience ou d’un vécu, c’est le coté contemplatif et spirituel du paysage qui m’intéresse. Travailler le paysage c’est aussi travailler l’étendue, l’espace qui nous concerne. C’est une ouverture vers le contemplatif ,mais aussi une ouverture sur soi même, un voyage intérieur, une ouverture à la pensée, à la réflexion, à la méditation.

Le fait de travailler sur le paysage de montagne à aussi une valeur symbolique très forte :

Enseignement du calme et de la lenteur, Altitude, Verticalité, Ascension, piliers unissant Terre et Ciel, région de hauteur à la fois physique, psychologique et spirituelle, c’est cela qui m’intéresse.

JGL’une des caractéristiques de tes œuvres c’est l’omniprésence de formes architecturales au sein de tes paysages.  Quel est ton rapport à ce type d’architecture ? Comment expliquerais-tu cette présence ?

LV– L’architecture suggère la présence humaine, elle permet de fixer un point dans le paysage et de donner une échelle.

L’architecture a une présence frontale, rectiligne, en trois dimensions, en opposition aux aplats et aux courbes naturelles des montagnes. C’est une façon de se questionner sur notre place au sein de cette immensité, de cette nature.

JGMalgré la présence d’éléments architecturaux qui indique indirectement que la vie y trouve sa place, tes paysages sont systématiquement inhabités. Pourquoi cette absence totale de figure humaine, ou même de présence vivante (animale comme végétale) en général dans tes œuvres ?

LV – La présence de figure humaine face aux montagnes et à l’architecture est pour moi anecdotique.

Avec ces paysages je ne veux pas être dans l’anecdote ou la narration mais plutôt dans le contemplatif. L’idée est d’ouvrir des espaces propres à cette contemplation.

Pour moi l’œuvre se fait avec le spectateurs et l’intention est de lui laisser une place pour qu’il puisse y raconter « son » histoire et laisser son imagination voyager, vagabonder.

JGLe choix des formats comme celui des matériaux sur lesquels tu peins ne laissent rien au hasard. De même ta palette chromatique t’est propre et somme toute assez originale. Peux-tu nous en dire un peu plus au sujet de ton rapport à la matérialité de tes œuvres ?

LV– J’aime jouer avec les formats et la composition. Dans une exposition le fait de jouer avec les formats lors de l’accrochage créé une dynamique.

Le choix des toiles me permet de matérialiser « les textures ». J’ai longtemps sélectionné des tissus anciens avec des trames irrégulières comme support à ma peinture (souvent de vieux draps) afin de donner un léger « relief » à la toile, une accroche.

Les couleurs utilisées sont l’aboutissement d’une étude Chromatique ménée depuis plusieurs années. Cette étude est liée à un certain sens de l’esthétique et à la composition générale du tableau. La Couleur matérialise les lieux et la matière, allant de la roche à la végétation.

Janvier 2025 – Pour le Printemps Culturel –

– Faire Paysage –

« Le plus simple et le plus banal des paysages est à la fois social et naturel, subjectif et objectif, spatial et temporel, production matérielle et culturelle, réel et symbolique. Le paysage est un système qui chevauche le naturel et le social. Il est une interprétation sociale de la nature. »

Georges Bertrand

Ne cherchez pas les fleurs, les herbes, pas la forêt, pas plus d’alpages sur les flancs des montagnes peintes par Laurent Verhaege qui rebat les cartes du paysage dans chacun de ses tableaux. La pierre des montagnes est couleur, celle qu’elle empreinte à une autre nature, décalée, déplacée volontairement par le peintre. Il a raison pourtant, la pierre n’est pas grise, elle peut prendre toutes les couleurs, les nuances, les tons des monts de l’Islande, de ceux du Pérou à la Chine. Certaines des surfaces monochromes qu’il peint ne sont pas pas dénuées de nuances, l’aplat coloré posé sur une toile lisse rencontre le tissage d’une autre matière. Et, ce qui aurait pu être monotone (« Mono-ton » : Qui est toujours sur le même ton, qui offre une grande uniformité de son, de rythme) est habité de variations accrocheuses.

À peine croit-on déceler dans cette série des lignes d’horizons systématiquement brisées que le calme d’un passage en ligne droite vient démentir une impression trop vite conclue. Ailleurs, la limite entre ciel et terre se dédouble, s’arrête dans son élan ou sort du cadre. Les lignes basculent très légèrement, suffisamment pour que le regard du spectateur perde l’équilibre.

L’artiste explore l’espace de sa toile, celle de cette fenêtre qu’il ouvre sur ses propres paysages. Bien sûr, il observe, arpente (Il mesure) les territoires du Nord au Sud, conserve des images, mais ce qu’il nous montre échappe à la dimension du réel.

Il nous plonge dans la couleur, nous entraîne à voyager, nous spectateurs immobiles. On se demande ce qu’il y a derrière ces aspérités rocheuses ces monts, qu’y a t-il derrière la ligne qu’il fixe tantôt très haute, souvent cassée ?

Ainsi, apparaît dans sa peinture, une porte et son improbable rai de lumière blanche qui sort de la matière rocheuse. Le blanc et son cortège symbolique. L’ouverture, la fente (à l’échelle de la masse) confirme ce que l’on subodorait déjà, on cherche ce qu’il cache. Il cherche à nous élever.

Le blanc encore, et son ombre bleue posée sur des constructions immenses, démesurées et muettes mais aucun vertige ne naît de ce silence – personne mais pas de solitude – quelques fenêtres mais pas d’obscurité à l’intérieur. Il n’y a pas de noir dans les paysages de Laurent Verhaege, il n’a pas sa place ici, il n’a rien à absorber. C’est la lumière qui prévaut. La couleur et la lumière.

BMD – Roubaix le 3 février 2024